À un directeur de journal

29 mai 1820

Tout pour la plus grande gloire de Dieu.

Monsieur,

Les missions, dont les effets sont de plus en plus salutaires, ont fait apercevoir à bien des supérieurs, soit en qualité de pasteurs, soit en qualité de pères, de parrains et de maîtres, qu’ils n’avaient point rempli leurs devoirs envers leurs inférieurs. Pour remédier à ce désordre, ils désirent rendre publique une lettre qui renferme un abrégé des principaux devoirs de la religion. Votre dévouement au service de vos abonnés, qui ne sont pas tous sans reproche à l’égard du manquement dont il est question, m’a fait croire que vous ne refuseriez pas d’insérer dans votre journal cette lettre que je prends la liberté de vous communiquer en vous priant d’ajouter ou de retrancher ce qu’il vous plaira. Le style n’est pas celui du jour, mais il vaut mieux se faire comprendre que de se faire admirer.

Lettre d’un supérieur à ses inférieurs
sur les principales vérités de la religion.

Monsieur,

Toutes les créatures qui vous environnent s’empressent à vous servir pour obéir à l’ordre qu’elles en ont reçu du Créateur, qui ne leur a donné les qualités et les différentes propriétés que vous admirez en elles que pour vos différents besoins. Vous recevez non seulement sans peine mais encore avec plaisir tous les services que chacune de ces créatures vous rend à l’envi. 

J’ai l’honneur moi aussi d’être la créature de Dieu, qui m’ordonne comme aux autres de vous servir. En me choisissant pour votre supérieur, soit en qualité de pasteur soit en qualité de parrain ou de maître, Dieu m’a chargé de veiller à la garde de votre personne, en me menaçant d’en rendre compte âme pour âme. Permettez-moi, Monsieur, d’obéir à un ordre si pressant, si rigoureux, et de remplir ma tâche en rappelant à votre souvenir que la religion dans laquelle vous êtes entré par le baptême impose des devoirs imprescriptibles par rapport au prochain et par rapport à soi-même.

1° Par rapport à Dieu, elle ordonne de dépendre de lui en toutes choses de manière à ne jamais rien faire sans sa permission, de vivre pour lui de manière à ne rien faire par intérêt, par plaisir, par vanité mais tout pour lui plaire et le servir : « quoi que vous fassiez, ou en parlant ou en agissant, soit que vous mangiez, soit que vous buviez, faites tout pour la gloire de Dieu » , dit l’Esprit Saint. De là, la loi de rendre compte d’une parole inutile, d’un moment perdu ou mal employé, de l’abus des moindres choses. Elle ordonne de l’aimer plus que soi-même, d’un amour de préférence, de perdre tout et la vie même plutôt que de consentir à l’offenser, de tout attendre de sa bonté, de reconnaître que toute grâce et tout don parfait vient de lui, qu’il ordonne d’honorer son saint nom de manière à être pénétré du plus grand respect intérieur et extérieur quand il s’agit de lui rendre ses devoirs dans la prière. Le corps est sa créature rebelle ; il doit se tenir dans l’abaissement et la souffrance. L’âme est sa créature révoltée ; elle doit se tenir dans l’humiliation et l’affliction.

Cette religion sainte ordonne de sanctifier les jours consacrés à l’honorer en assistant aux divins offices, non pas seulement de corps mais en esprit, s’appliquant intérieurement à reconnaître son néant, à remercier son Créateur, à lui demander ses besoins et surtout ses grâces. C’est spécialement en assistant au sacrifice du Dieu qu’on adore qu’on doit donner des preuves de sa religion. À la vue de cette victime immolée, peut-on s’empêcher de prendre la dernière place, la position la plus humble, pour peu qu’on sente la distance de la créature au Créateur ? 

Notre religion ne se borne pas à nous ordonner d’adorer notre Créateur, elle nous fait encore un précepte de le recevoir, de nous en nourrir. Tel est l’amour de Dieu pour ses créatures que, peu content de nous avoir tout donné pour nos différents besoins et même nos plaisirs nécessaires et légitimes, peu content de s’être tout dévoué au service de l’homme et comme créature et comme Créateur, peu content d’être devenu le frère de l’homme en se faisant homme lui-même exprès pour mourir pour les hommes, peu content de s’être immolé dès sa naissance sur une poignée de paille, pendant sa vie [couché] sur la terre, à sa mort cloué sur un morceau de bois, il veut encore demeurer en nous et que nous demeurions en lui. « Celui qui me reçoit demeure en moi et je demeure en lui », nous dit-il. C’est pourquoi il daigne s’ajouter lui-même à tous ses dons en se donnant pour notre nourriture : « Le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde ; prenez et mangez, ceci est mon corps. » Tel est le grand miracle qu’il continue de faire dans l’eucharistie en changeant le pain en son corps par le ministère de ses prêtres. De là, le grand précepte de communier dignement : « Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, vous n’aurez point la vie en vous. »  À la suite du précepte du Seigneur, vient celui de son Église aussi infaillible que lui-même : « Ton Créateur tu recevras au moins à Pâques humblement. ». 

2° La religion impose de grands devoirs par rapport au prochain. Elle ordonne de lui faire tout ce que nous voulons qui nous soit fait à nous-mêmes et défend de lui faire ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait. Elle ordonne de l’aimer comme soi-même, de le servir, de lui prêter sans aucun intérêt, de lui pardonner du fond du cœur, d’aimer et servir même ses plus cruels ennemis. Elle défend de rendre injure pour injure, de se venger.

3° Cette religion si belle, et malheureusement si peu pratiquée, qui nous apprend si bien à connaître ce que c’est que Dieu et ce que nous sommes, nous impose encore de grands devoirs par rapport à nous-mêmes, savoir : de nous renoncer nous-mêmes, de nous haïr, de contrarier nos penchants au lieu de les suivre, de garder une exacte tempérance dans l’usage de toutes les choses nécessaires à la vie. Elle condamne donc l’excès, l’attache et la recherche même dans les plaisirs permis et nécessaires. Elle défend d’aimer le monde et tout ce qui est dans le monde, parce que Dieu veut tout le cœur de l’homme. Elle défend de se conformer au monde, c’est-à-dire de suivre les exemples de ce grand nombre de personnes qui ne cherchent que le plaisir, la vanité et l’intérêt dans toute leur conduite, qui, au lieu d’aimer Dieu, n’aiment que le monde. Elle prescrit au contraire de se conformer à N.S. Jésus et à ses saints, de porter sa croix en pratiquant une exacte soumission à la volonté de Dieu en toute chose, sans jamais murmurer ni s’impatienter.

 Elle ordonne de garder les promesses du baptême, de renoncer au péché, au monde, à la chair, de croire à la Sainte Trinité, en Jésus-Christ, à la Sainte Église, de recevoir dignement les sacrements, de bien se garder de les profaner en les recevant sans les dispositions nécessaires, sans conversion, sans contrition. Elle ordonne de pratiquer les vertus chrétiennes, le détachement du monde et de soi-même, l’humilité et surtout la pénitence du cœur, intérieure et extérieure, sans laquelle les confessions, les communions, le baptême si on est adulte, ne sont qu’illusion, hypocrisie et sacrilège.

Voilà de grands devoirs à remplir, Monsieur. Quel est celui qui les impose ? Un Dieu tout-puissant qui, d’une seule parole, a fait sortir l’univers du néant ; un Dieu devenu homme pour pratiquer le premier ce qu’il ordonne et souffrir dans sa nature humaine tous les châtiments que mérite l’homme pécheur, jusqu’à se faire crucifier pour réformer les hommes et les réconcilier avec leur Créateur ; un Dieu non seulement victime sur la croix, mais encore sur les autels où il est à chaque instant sacrifié un million de fois par jour pour sa créature rebelle ; un Dieu qui, d’une main, présente à l’homme l’univers pour pourvoir à tous ses besoins et, de l’autre, lui présente son cœur, sa personne, en disant : « Prenez et mangez, ceci est mon corps. ». J’ose vous le demander, Monsieur : un tel maître mérite-t-il d’être obéi ?...

Voilà ce qui a fait descendre Dieu lui-même sur la terre, se faire homme, s’humilier, pleurer, coucher sur une poignée de paille, souffrir la privation de toutes choses les plus nécessaires à la vie, souffrir, mourir cloué sur un morceau de bois par les hommes et pour les hommes, après avoir établi sa religion et donné l’exemple de toutes les vertus qu’elle prescrit. Voilà ce qui le fait encore descendre tous les jours sur des millions d’autels, s’immoler, souffrir, s’anéantir, se donner. Voilà ce qui le retient en état de victime dans nos tabernacles. Voilà ce qui l’engage à venir de la droite de Dieu le Père dans la faiblesse de nos corps et de nos cœurs.

Voilà, Monsieur, ce qui m’engage à prendre la liberté de vous écrire, pour réparer les manquements dont j’ai pu me rendre coupable et pour vous prouver le grand désir que j’ai de contribuer en quelque chose à votre salut. Mon intention, en prenant la liberté de vous écrire, est de m’édifier avec vous. Si j’avais le malheur de vous déplaire, je vous supplie de m’excuser en faveur des motifs qui m’animent. Quelle récompense promet le Seigneur à celui qui gardera sa loi ? Gloire, honneur, joie, paix intérieure, consolation. Voilà, dès ce monde, la récompense de celui qui est fidèle à remplir les devoirs de la religion pour cette vie, et Dieu lui-même, dans l’autre vie, sera sa récompense éternelle.

Voilà ce que je vous souhaite, Monsieur, en vous suppliant d’agréer les profonds hommages de celui qui a l’honneur d’être avec le plus respectueux dévouement, Monsieur et respectable filleul, votre très humble et très obéissant serviteur.

Fournet, prêtre, ci-devant curé de Maillé.